Aucun message portant le libellé histoire. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé histoire. Afficher tous les messages

mardi 23 octobre 2007

Un pionnier de l'éducation ouvrière nous quitte

Lu dans Le Devoir ce matin:

Un pionnier de l'éducation ouvrière nous quitte
Par Fernand Daoust, Ancien président de la FTQ
Édition du mardi 23 octobre 2007

Le décès, la semaine dernière, de Jacques-Victor Morin a été souligné par un communiqué de la FTQ qui, sauf erreur, n'a pas été repris par les médias. C'est dommage parce qu'avec sa disparition le mouvement syndical perd l'un de ses pionniers de l'éducation ouvrière.

Né à Montréal en 1921, Jacques-Victor, ce petit-fils du concepteur des procédures de l'Assemblée nationale du Québec (son grand-père, le notaire Victor Morin, est l'auteur des procédures d'assemblées connues sous le nom de code Morin) est resté jusqu'à la fin la mémoire vivante du mouvement syndical d'après-guerre. Je l'ai personnellement connu et côtoyé à partir du début des années 50.

Secrétaire québécois de la Coopérative Commonwealth Fédération (CCF), dont il était membre depuis 1943, il faisait son entrée dans le mouvement syndical en assumant la permanence du Comité contre l'intolérance raciale et religieuse. Ce comité intersyndical des droits humains allait plus tard avoir comme secrétaire Bernard Landry.

C'est à partir de 1952 que Jacques-Victor allait commencer à jouer un rôle déterminant dans le mouvement syndical québécois. En effet, cette année-là était fondée la Fédération des unions industrielles du Québec (FUIQ), dont il fut le secrétaire exécutif jusqu'en 1957, année de fondation de la FTQ. Déjà très expérimenté en éducation populaire, Jacques-Victor insufflera un dynamisme remarquable à la jeune fédération. Grâce aux conférences, sessions de formation et émissions de radio qu'il organisait, la FUIQ eut une crédibilité publique sans commune mesure avec sa représentativité numérique.

Il faut se souvenir qu'il fut alors l'un des inspirateurs et rédacteurs du Manifeste de Joliette (FUIQ, 1954), qui ne prônait rien de moins que la création d'un parti ouvrier québécois, indépendant de la CCF canadienne. Après quelques années où il fut organisateur et négociateur syndical chez les Travailleurs unis des salaisons, il devenait directeur québécois de l'éducation au Syndicat canadien de la fonction publique. Nous devons à Jacques-Victor d'avoir fait de l'éducation syndicale un instrument essentiel de la lutte ouvrière. C'est pendant son passage au SCFP que ce syndicat très dynamique, déjà bien implanté dans les municipalités, allait connaître une croissance remarquable surtout en recueillant l'adhésion des travailleurs et travailleuses d'Hydro-Québec.

Jacques-Victor n'a jamais dissocié son engagement syndical de son engagement politique. Fondateur et principal animateur de la Ligue d'action socialiste à la fin des années cinquante, il était à nos côtés en 1963, lors de la fondation du Parti socialiste du Québec. Comme nous tous il allait plus tard rejoindre les rangs du Parti québécois.

Tiers-mondiste convaincu et convainquant, il fit des missions sous mandat de l'Organisation internationale du travail en Afrique et en Asie. Pendant dix-huit ans (de 1968 à 1986) il allait occuper les fonctions de secrétaire général associé de la Commission canadienne pour l'UNESCO. À sa retraite, il retournait à ses anciennes amours et travaillait à la relance et la revitalisation du service d'éducation du SCFP, qu'il avait mis sur pied deux décennies plus tôt.

Des hommes comme Jacques-Victor Morin, peu connus du grand public ou des syndicalistes d'aujourd'hui, ont pourtant contribué à construire de l'intérieur un mouvement syndical profondément enraciné dans la réalité québécoise et ouvert sur le monde.

Vendredi 2 novembre prochain à compter de 17h, parents et amis se réuniront au Centre Saint-Pierre-Apôtre, au 1212 de la rue Panet, à Montréal, pour lui rendre un dernier hommage.

dimanche 22 juillet 2007

Les vacances : une conquête sociale récente

Au moment d’annoncer mon ‘déblogage’ pour cause de vacances, j’ai eu envi de faire œuvre utile une dernière fois.

Contrairement aux français, qui doivent leurs vacances d’été à la grève générale de 1936 et au Front populaire, les vacances québécoises ne sont pas issues de grandes luttes mythiques. En fait, elles sont apparues tout doucement, au fil des luttes, presque normalement, au début des «trente glorieuses».

Durant la Deuxième guerre mondiale, l’effort de guerre commande la paix industrielle. Pour l’obtenir, le gouvernement fédéral fait quelques concessions aux syndicats. En 1944, avec dix ans de retard sur notre voisin américain et après des années de pressions syndicales, le Québec et le Canada adoptent finalement des lois qui forcent les employeurs à négocier de bonne foi des conventions collectives avec les syndicats désireux de le faire. C’est, selon Jacques Rouillard (Le syndicalisme québécois, deux siècles d’histoire), la conquête syndicale la plus importante depuis celle du droit d’association et du droit de grève en 1872.

1944 marque le début de l’intégration de la classe ouvrière à la société libérale et de l’institutionalisation des syndicats. C’est ce qui rendra possible l’apparition d’une «classe moyenne» de masse et la plupart des conquêtes sociales qui nous semblent aujourd’hui «normales». Les vacances payées commencent à se généraliser dans les conventions collective à cette période.

Aujourd’hui, tous les salariés ont droit à des vacances payées en vertu de la Loi des normes minimales du travail (1979). Au Québec, les premières dispositions législatives prévoyant le droit à un congé annuel payé remontent à 1946. Le minimum légal en terme de vacances est de deux semaines continue après un an de service, trois après cinq ans. Ceci dit, 81,1 % des syndiqués du secteur privé et 85,2 % de ceux du secteur public peuvent bénéficier d’un maximum de semaines de vacances supérieur à celui prescrit par la Loi (un autre avantage de la syndicalisation).

Tout cela est bien beau sur papier. Mais il ne faut pas oublier que, malgré tout, 3 québécois sur 10 ne prennent pas la totalité des congés auquel ils ont droit. Parions que l’insuffisance des revenus (et la pression patronale) y est pour quelque chose.

lundi 30 avril 2007

Notre histoire : le Premier mai !

  • Origines du Premier mai
  • Le premier ‘Premier mai’ montréalais
  • Renaissance du Premier mai au Québec


Origines du Premier mai

Aux origines du Premier mai se trouve la lutte pour la journée de huit heures aux Etats-Unis. En 1884, ça fait une paie!, les syndicats américains se donnent deux ans pour obtenir la journée de huit heures faute de quoi ils promettent la grève générale. La date butoir du 1er mai est choisie parce qu'elle marque le début d'une nouvelle année financière dans beaucoup d'entreprises. Au 1er mai 1886, plus de 200 000 syndiqué-es ont réussi à arracher la journée de 8 heures. Un mouvement de grève générale, suivi par 340 000 personnes, est lancé pour étendre le gain dans les autres entreprises. Il s'agit de l'un des premiers mouvements revendicatif offensif à voir le jour en Amérique.

À Chicago, le centre ouvrier le plus radical des Etats-Unis, la situation dégénère. Dans la journée du 3 mai la répression patronale s'abat sur les grévistes : la police ouvre le feu et fait 6 morts et de nombreux blessés. Un appel est lancé pour une manifestation de protestation le 4 mai au soir. Cette manifestation, qui regrouppe 3 000 personnes, se déroule pacifiquement. Ce n'est qu'à la toute fin, alors qu'il ne reste plus qu'un milier de personnes que la police charge la foule. Dans la confusion, une bombe éclate dans les rangs policiers, faisant 8 morts et 60 blessés (...du côté des manifestant-es ont a jamais connu le nombre exact de morts et l'on parle de plus de 200 blessés). La police accuse les anarchistes d'avoir fait le coup, les grévistes, eux, penchent plutôt vers la thèse de l'agent provocateur. Reste que l'auteur de l'attentat ne fut jamais connu.

Malgré l'absence de preuve, la justice trouva huit leaders ouvriers, huit anarchistes, responsables. Responsables d'avoir organisés la grève, d'avoir prôné la révolution, donc d'avoir contribué à créer un climat encourageant les attentats. Au bout du compte, August Spies, Albert Parsons, George Engel et Adolph Fischer furent pendus, Louis Lingg se suicida en prison et Michael Schwab, Oscar Neebe et Samuel Fielden y croupirent de longues années (condamnés à perpétuité). C'est pour commémorer cette lutte et pour que ce crime ne tombe pas dans l'oubli que, 3 ans plus tard, la Deuxième Internationale décréta que dorénavant le 1er mai serait une journée internationale de manifestations pour la journée de huit heures. Cette tradition s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui, malgré l’obtention depuis longtemps de la journée de huit heures (...quoi que, comme le souligne Richard Saint-Pierre dans un très beau texte publié dans le dernier numéro de la revue À Babord, le temps de travail a recommencé à augmenter).

Le premier ‘Premier mai’ montréalais

Contrairement à ce que laisse sous-entendre une certaine littérature syndicale, il y a maintenant plus de 100 ans que l’on souligne le Premier mai au Québec. Non, le premier ‘Premier mai’ québécois n’a pas eu lieu en 1973 mais en... 1906. L’initiative en revient à un groupe d’inspiration socialiste libertaire, le cercle « Aide Mutuelle », composé principalement de travailleurs et de travailleuses d’origine juive, mais aussi de quelques immigrants irlandais. La manifestation fut planifiée minitieusement pendant plusieurs mois mais elle faillit ne pas avoir lieu : les militant-es d'origine juive craignent que leurs camarades francophones et anglophones ne se désistent à la dernière minute en les laissant manifester seul-es dans les rues de Montréal. C'est finalement un membre du cercle « Aide Mutuelle », le poète Jack Dorman, qui servit de pont entre les différents groupes linguistiques, permettant à chacun d'eux de compter sur l'appui des autres. Des socialistes et des libertaires francophones, dont Albert Saint-Martin (une sorte de Michel Chartrand d’avant-guerre), se joignent à la manif.

Les commentateurs étaient incrédules face à cette première manifestation de gauche à Montréal. La veille du défilé, le chroniqueur ouvrier du journal La Patrie doute fortement du succès de celui-ci : « Les gens ont hâte de voir quelle figure vont faire les socialistes à cette première manifestation qu’ils organisent ici à l’occasion de la fête du 1er mai. On se demande également s’ils déploieront le drapeau rouge en tête de leur procession. (...) La procession se composera croyons-nous, presqu’exclusivement d’étrangers, de juifs russes notamment. »

La manifestation est finalement un succès. La Patrie le reconnaît d’ailleurs quand elle écrit : « la manifestation socialiste d’hier soir a été imposante et par le nombre de manifestants et par l’enthousiasme qui n’a cessé de régner dans les rangs de la longue procession (...). Autant que nous avons pu en juger, les personnes qui portaient hier soir les couleurs du socialisme, l’insigne rouge, étaient au nombre de 5 à 600 (...). Quand le drapeau rouge fit claquer ses plis à la tête de la procession, des hourras formidables l’accueillirent. Les socialistes batirent des mains et la musique italienne joua l’air de l’hymne L’Internationale. MM Dorman et Albert Saint-Martin, les organisateurs de la démonstration, ayant donné le signal du départ, un millier de personnes se mirent en marche à la suite du drapeau rouge sur lequel était inscrit en lettres blanches ses mots : « Travailleurs du monde, unissons-nous! ». » Devant l’Université, les manifestant-es lancent les slogans « A bas la calotte! » et « Vive l’anarchie », des étudiants veulent leur faire un mauvais parti mais la police s’interpose.

Malgré les injonctions du chroniqueur de La Patrie, qui avait prédit que « pas une seule des unions professionnelles locales, affiliées aux unions internationales, ne prendra part à cette manifestation si toutefois elle a lieu », il y eut même des grévistes à ce premier Premier mai au Québec. En effet, toujours selon La Patrie, les employés de la « Bargain Clothing Co » s’étaient « mis en grève parce que le propriétaire avait refusé de leur donner congé le 1er mai et de signer un contrat pour la diminution des heures de travail. »

À leur arrivée au Champ de Mars, Jack Dorman prend la parole pour dénoncer « le pouvoir des despotes », tout en prédisant « le triomphe du socialisme dans tout l'univers ». Il encourage les participant-e-s à manifester leur solidarité avec trois membres de la Western Federation of Miners accusés du meurtre du gouverneur de l'Idaho. Une quête s'organise séance tenante parmi les manifestant-e-s et rapporte la somme de 8 $. Albert Saint-Martin, quant à lui, déclara en français, en anglais et en esperanto, que le drapeau rouge est le drapeau des nations, que c’est celui qui « brisera les fers de l’opprimé et qui anéantira les tyrans ».

Cette première célébration du 1er mai marque le début d’une tradition à Montréal. Chaque année, des centaines, voire des milliers de personnes (comme en 1914) défileront dans les rues de Montréal malgré la répression qui s'abat progressivement sur eux. Le clergé catholique cherche par tous les moyens à interdire toute autre démonstration. Cet appel sera entendu par des étudiants de l'université. Ceux-ci iront par dizaines attaquer les manifestant-e-s réuni-e-s au Champ de Mars le 1er mai 1907 avant que le rassemblement ne soit finalement dispersé par les charges répétées de policiers à cheval. Le même scénario se reproduira pendant plusieurs années sans pour autant freiner l'ardeur des militant-e-s socialistes, communistes et anarchistes qui poursuivent néanmoins leurs activités jusqu’à la veille de la Deuxième guerre mondiale.

Renaissance du Premier mai au Québec

Ce n’est q’au début des années 1960, une fois l’essentiel de la répression anti-communiste passée, que des militant-es politiques vont recommencer timidement à souligner le premier mai à Montréal. Au début des années 1970, toutefois, la donne change du tout au tout. Dans la foulée du front commun de 1972, le Conseil central de Montréal de la CSN (alors sous la présidence de Michel Chartrand) propose d’organiser un Premier mai pour exiger la libération des présidents de la CSN, de la FTQ et de la CEQ alors en prison. Plus de 30 000 syndiqué-es participeront à cette première édition de ce qui deviendra le traditionnel Premier mai syndical que nous connaissons aujourd’hui.

Qu’on n’aille pas croire que les révolutionnaires des Premiers mai d’hier sont absent-es de ces « nouveaux » Premier mai syndicaux. Au contraire! Le 1er mai 1973 sort le premier numéro d’un nouveau journal, En lutte!, animé par l’ex-felquiste Charles Gagnon. C’est le début du mouvement marxiste-léniniste qui sera si puissant quelques années plus tard (allant jusqu’à regroupper plus de 5 000 personnes à la queue des cortèges syndicaux). Les anarchistes aussi, quoi qu’avec un peu de retard, se manifesteront rapidement. Ainsi, le 1er mai 1976 paraît le premier numéro d’un journal anarchiste : La Nuit. L’idée du journal, qui se sort qu’une fois par année!, est d’aller titiller les rouges, dont les cortèges du Premier mai sont la principale démonstration de force, mais aussi les nationalistes (le titre au complet du journal est « La Nuit où il n’y aura plus de maître du tout », un pied de nez au quotidien indépendantiste Le Jour, dont le slogan était « Le Jour où nous serons maîtres chez-nous »).









Source :

Origine du premier mai - Article de Wikipedia et l’article de Richard Saint-Pierre « Albert Parsons et l’origine de la fête du 1er mai – Dans le sommeil de nos os » dans le no 19 d’À Babord.

Premier mai au Québec - Le 1er mai au Québec : 100 ans de luttes! et Albert Saint-Martin, militant d’avant-garde (par Claude Larivière).


Mise-à-jour - Je viens de voir une référence à une manifestation du premier mai ayant regroupée 15 000 ouvriers à Montréal en... 1891. C'était dans "Le travailleur québécois et le syndicalisme" de Richard Desrosiers et Denis Héroux, publié chez les Presses de l'Université du Québec en 1973. Faudrait que je vérifie...

vendredi 27 avril 2007

Flashback : les bâtisseurs oubliés d'Expo 67

(Aujourd'hui le site de la FTQ fait sa 'une' avec la chronique historique du dernier numéro du Monde ouvrier. Je me suis permis de reprendre le texte ici (en l'agrémentant de certains des illustrations tirés du pdf du journal).

Montréal commémore le 40e anniversaire d’Expo 67
Expo 67 : les bâtisseurs oubliés


C’est avec la Chambre de commerce du Montréal métropolitain que la ville de Montréal s’est associée pour l’organisation des festivités marquant le 40e anniversaire d’Expo 67. On parle d’un grand festival des cultures, d’un héritage, d’un point tournant dans l’histoire de Montréal… Mais ceux et celles qui l’ont bâtie cette « Terre des Hommes », avec leur sueur et même leur sang, les a-t-on encore oubliés?

Un chantier hors du commun

À six mois de l’ouverture, environ 6 000 travailleurs s’affairaient sur le chantier de l’Expo. Le Monde ouvrier leur rend visite en mars 1967. Les ouvriers rencontrés sur le chantier d’Habitat 67 y travaillent depuis 34 jours, à raison de 10 heures par jour, sans aucune journée de repos! Le record historique du plus faible taux de chômage au Québec, soit 4,1 %, fut enregistré en 1966, en grande partie à cause des travaux sur le site de l’Expo.

Mais déjà, le Monde ouvrier d’alors s’interroge : quand l’Expo ouvrira ses portes, « est-ce qu’on se rappellera encore, à ce moment, les hommes qui ont édifié, jour après jour, nuit après nuit, chacune des parties de la « Terre des Hommes »? Qui s’en rappellera quarante ans après…?

Et quels travaux!

En dix mois, pour agrandir les deux îles sur le fleuve Saint-Laurent, il fallut transporter 15 millions de tonnes de terre et de roche. Les deux plus puissants dragueurs au monde excavèrent 6 825 000 tonnes du lit du fleuve. Le reste fut transporté par camions des excavations du métro de Montréal.

Il a fallu voir à l’érection, entre autres, de 847 édifices, 27 ponts, 51 milles de routes ou de chemins piétonniers, 23 milles d’égoûts et de tuyaux d’écoulement, 107 milles de canalisation pour l’eau, le gaz, l’électricité et l’éclairage. Il fallait aussi installer ou aménager des espaces de stationnement pour plus de 24 000 véhicules, 14 950 acres de gazon, 898 000 arbustes, plantes et bulbes, 256 piscines, fontaines et sculptures, des bancs pouvant asseoir 6 200 personnes, 4 330 bacs à déchets et 6 150 fixtures d’éclairage extérieur!

L’apport du mouvement syndical

En éditorial, dans sa livraison de juin 1967, Le Monde ouvrier, brosse le portrait de la situation :

« Il y a cinq ans, quand le maire Jean Drapeau entreprit d’obtenir pour Montréal l’Exposition universelle de 1967, c’est dans l’enthousiasme et l’unanimité que le syndicalisme métropolitain, FTQ comme CSN, prit l’engagement d’éviter toute grève depuis la mise en chantier jusqu’au démantèlement de la Terre des hommes. (…) Il importe de se rappeler que la renonciation à la grève constituait alors une condition essentielle à la venue ici de l’Expo 67, que sans elle il n’y aurait pas eu d’Exposition universelle, du moins pas à Montréal. »

« C’est pourquoi, en retour de leur renonciation à l’exercice du droit de grève, les syndiqués ont alors exigé et obtenu des garanties formelles visant à protéger les travailleurs de l’Expo contre toute forme d’exploitation. C’est ainsi qu’on a mis au point un mécanisme d’arbitrage des différends sur les salaires et les conditions de travail, de même que sur les conflits de juridiction entre la FTQ et la CSN, ou entre affiliés des deux centrales. »

Pas une mince tâche qui attendait l’ex-conseiller juridique de l’Association de la Construction de Montréal devenu directeur des relations de travail à la Compagnie canadienne de l’Exposition universelle de Montréal, Me Jean Cournoyer, futur ministre du Travail, d’abord dans un gouvernement de l’Union Nationale, puis du Parti libéral.

« D’ailleurs, si l’Expo 67 est une réussite et fait la joie de tous, ce n’est certainement pas aux employeurs qu’on le doit. On connaît leur réticence à commanditer des pavillons; on connaît moins et même pas du tout, leur intransigeance stupide et dangereuse au sein de l’organisme créé par l’Expo pour veiller à l’application de la convention collective de travail. Nous estimons que les travailleurs peuvent être fiers de s’être imposés librement certaines contraintes commandées par le sens de l’hospitalité, plutôt que de s’être faits asséner des lois extraordinaires comme les propriétaires d’hôtels et d’appartements ». (On fait référence ici au « scandale de Logexpo », alors que des touristes furent inscrits dans des motels inexistants ou insalubres et que l’hypothèse de la corruption fut publiquement soulevée et vertement dénoncée dans Le Monde ouvrier).

Une « EXPO » pour l’élite?

Le Monde ouvrier se fait le porte-parole des travailleurs visités sur le chantier. On vient d’annoncer qu’on présenterait, durant l’Expo, un visage immaculé de la ville, sans chantiers. Devra-t-on aller travailleur en dehors de la ville, peut-être dans d’autres provinces? Mais il y a plus frustrant.

« Les actuels bâtisseurs de la « Terre des Hommes » ont la conviction que les meilleures parts ne seront pas pour eux. Ils ont l’impression qu’il faudra dépenser beaucoup d’argent pour pouvoir assister aux meilleurs spectacles, pour dîner dans les meilleurs restaurants de l’Expo. Eux qui ont bâti l’Expo devront se contenter de participer à ce qui est gratuit, à ce que l’on réserve aux humbles de la terre. La frustration perce dans leur propos. Ils acceptent mal qu’une élite, toujours une élite, se réserve des spectacles pour fins gourmets des yeux parce que tout est basé sur la capacité de payer. Ils auraient souhaité, et n’ont-ils pas raison, venir visiter une « Terre des Hommes » où tous les hommes, du moins pendant six mois, auraient été sur le même pied, riches comme moins riches. »

28 avril 1967- 28 avril 2007

Inaugurée par « l’élite » des dignitaires la veille, c’est le 28 avril 1967 que s’ouvrent les guichets pour le grand public. Pendant 185 jours, plus de 50 millions de visiteurs visiteront l’Expo, qui clôturera ses activités le 29 octobre.

Le 4 septembre, c’est la Fête du Travail. Place des Nations, 10 000 travailleurs et travailleuses assistent à un spectacle de Gilles Vigneault et de Pauline Julien.

On peut y voir Donald McDonald, représentant le CTC et la CISL, Marcel Pepin de la CSN, Louis Laberge et Gérard Rancourt de la FTQ.

On couronne, pour une des dernières fois, « Miss Étiquette syndicale », la consoeur Pauline Goulet, de l’Union du Tabac, représentante du Conseil du Travail de Montréal.

Mais un autre événement est beaucoup moins festif. On dépose deux couronnes de fleurs en l’honneur des 10 ouvriers tués lors de la construction de l’Expo, victimes d’accidents du travail, ceux-là doublement oubliés parmi tous les travailleurs et les travailleuses qui ont permis la réalisation d’Expo 67.

Le syndicalisme a été présent à chaque instant de cette réalisation.

Alors, pour nous, les oubliés du 40e, pourquoi ne pas consacrer une pensée toute spéciale, le 28 avril prochain, Journée commémorative des victimes des accidents du travail, à ces dix travailleurs morts au combat, comme Saint-Exupéry, l’inspirateur de la « Terre des Hommes ». Et tant pis pour l’élite amnésique de 2007, nous les fils des bâtisseurs de 1967 nous en rappellerons.

Le Vieux Gustave

Source: Le Monde ouvrier

jeudi 8 mars 2007

Bref rappel des origines du 8 mars pour se souvenir...

La liberté des femmes ne se légifère pas, elles se prend!

Tranche de vie : Qui ne s'est pas imaginé, étant jeune, dans un monde complètement différent, un monde nouveau où tout serait parfait... en l'an 2000.

Un peu d'histoire

Il ne s'agit pas ici d'être passéiste et encore moins nostalgiques, mais évoquer et comprendre les origines révolutionnaires de la journée des femmes peut certainement nous aider à mieux aller de l'avant... vers ce monde idéal. D'autant plus, que malgré tous les gains (attention à la démagogie ici!) que les femmes ont pu obtenir au cours des siècles, elles n'ont toujours qu'une petite place en marge de l'histoire et pourtant... Au fil des années, des femmes de partout dans le monde ont pris la rue, se sont pris le droit de grève, ont imposé leur droit de vote, ont crié haut et fort leur colère devant ce que nous osons encore appeler la justice... Au fil des années, des femmes ont fait briller des lueurs de révolutions. Tout ça dans leur vie et leur survie de tous les jours mais tout ça aussi un 8 mars.

Le début du 20ème siècle fut particulièrement marqué par un climat de crise et d'effervescence sociale. Pour le mouvement des femmes de plusieurs régions du monde et notamment pour celui du Nord-est des États-Unis c'est le début d'une véritable affirmation. Dès 1857, New York et Chicago sont pratiquement animés au rythme des grèves et les influences anarcho-syndicalistes et socialiste ne tardent pas à avoir leur effet sur les ouvriers mais aussi sur les ouvrières. Parmi des centaines d'autres, "l'épopée" d'Emma Goldman et le travail des Wobblies (1) permettent aux mouvements ouvrier et féministe d'afficher leurs revendications à la face du monde –ce qui leur permit d'obtenir des gains considérables- mais surtout d'inscrire les luttes (et les gains) dans des perspectives plus globales qui dépassent l'horizon législatif.

Le slogan "Du pain et des roses" trouve d'ailleurs son origine dans cette logique alors que des grévistes du textile (majoritairement des femmes) et les organisations anarcho-syndicalistes dont elles (et ils) faisaient parties revendiquèrent de meilleures conditions de vie matérielle mais aussi des roses qui représentaient le côté immatériel nécessaire à une réelle libération et qu'on ne peut trouver dans aucune loi mais dans un changement profond des mentalités. Et c'est dans ce contexte de protestation et d'activisme politique que naît la journée internationale des femmes.

Le premier appel pour un Woman's Day fut donc lancé en 1908 sur l'initiative des femmes du parti socialiste américain et pris la forme d'une manifestation pour le droit de vote et la reconnaissance des droits politiques et économiques des femmes. 2000 personnes marchèrent sur Manhattan et dés l'année suivante, le 28 février 1909, pas moins de 5 "Woman's Suffrage Demonstrations" sont organisés dans la seule région de New York et tiennent lieux de "Woman's Day". Le mouvement prendra par la suite de l'ampleur en 1910 sous l'impulsion des Wobblies et de la grève générale de 20-30 000 chemisiers et chemisières (dont au moins 80 % sont des femmes) de New York qui revendiquent un salaire décent et de meilleures conditions de vie. C'est la même année, quelques mois après les 13 semaines de grève qui soulevèrent les mouvements ouvrier et féministe que la IIème Internationale socialiste adopta à Copenhague une motion pour internationaliser le Woman's Day américain. Le 19 mars 1911 fut fêtée la première journée internationale des femmes, mais il faut attendre 1914 pour que soit tenu le premier 8 mars.



Autres temps, autres moeurs

La situation a bien évidemment changé (après tout n'est-on pas entré dans un nouveau millénaire (!!!!)) et il faut bien concéder que la lutte pour le droit de vote peut-être un peu dépassée dans notre société mais à quand le droit de choisir? Qui crie à l'égalité et jète le haro sur le mouvement féministe? Oui, les femmes ont obtenu le droit de vote -et donc le droit de s'abstenir- mais ont-elles pour autant le pouvoir effectif que toute personne devrait être en mesure d'exercer sur sa vie et sa société. En fait, les questions que soulève le mouvement féministe, loin d'être impertinentes ou désuètes, sont d'autant plus importantes alors que les pouvoirs en place semblent abandonner jusqu'à leur masque de démocratie. Oui, le mouvement féministe a permis aux femmes (du moins dans les sociétés occidentales) d'obtenir de nombreux acquis dans les domaines juridique, politique, économique et social mais l'égalité est loin d'être atteinte et les exemples de discrimination et d'exploitation nous viennent en tête par dizaines.

Pire, les gains obtenus demeurent soumis à la loi patriarcale. Une loi tente bien de donner l'équité salariale aux femmes, une autre leur permet de se faire avorter, une autre encore condamne les violeurs (enfin, c'est ce qu'on dit) mais il s'agit toujours d'aménager la vie des femmes autour d'un statut qu'on leur impose, de cocher les traits d'une fiche d'identité qu'on leur appose et l'existence même de ces lois confirme la spécificité qu'on leur garde. Les femmes, comme les hommes, ne sont pas des objets qu'on change de tablette de temps en temps ou qu'on dépoussière un certain jour de mars.

Tant qu'il y aura un capitalisme et un patriarcat qui s'allieront contre la population, il devra y avoir un mouvement féministe qui lutte et tant que nous devrons nous le rappeler, il devra y avoir un 8 mars. Cela étant dit, on en a assez d'une journée pour la conservation de la gente féminine comme on se rappelle parfois qu'il y a des animaux en voie de disparition. C'est le 8 mars, mais surtout tous les autres jours de l'année qu'il nous faut reprendre la rue... reprendre nos vies. Rallumons ces lueurs de révolution!



(1) L'IWW (Industrial Workers of the World) est un groupe syndicaliste révolutionnaire américain particulièrement important au début du siècle et le seul à syndiquer les ouvrierEREs non qualifiéEs (et donc beaucoup de femmes). Il fut durement réprimé au cours de la Première Guerre mondiale en raison de ses positions internationalistes et anti-patriotiques. (Voir notamment Guérin, Daniel, Histoire du mouvement ouvrier américain, Paris, François Maspéro, 1977

====
Ce texte a été diffusé pour la première fois à Québec le 8 mars 2000 par feu le Groupe anarchiste Émile-Henry.

mardi 30 janvier 2007

Cent ans de solidarité


Le 11 juillet 1931, l’Action catholique* fait sa « une » avec le 25ème anniversaire de la Fraternité nationale et catholique des employés de tramways. Autres temps, autres mœurs, aujourd’hui plus personne ne s’intéresse à ça. En octobre dernier, le Syndicat des employés du transport public du Québec Métropolitain fêtait son centième anniversaire. 100 ans, il me semble que ce n’est pas rien dans notre histoire sociale! Silence radio dans les médias...

Des débuts timides

C’est en 1864 que débute, bien timidement, le transport en commun à Québec : il y avait 6 chars, de 12 à 24 passagers (selon que l’on soit l’été ou l’hiver), tiré par des chevaux. Les conditions de travail ne sont pas de tout repos : les journées durent quinze heures et commencent à cinq heure du matin. La paie est mauvaise : 8$ par semaines pour 6 jours de travail. À l’époque, il est rigoureusement interdit de se syndiquer et on pouvait finir en prison si on se risquait à faire la grève.

Les premiers tramways électriques (8) rentrent en fonction le 20 juillet 1897 pour compléter les 6 chars hypomobiles. Il y a à cette époque une cinquantaine d’employés qui gagnent 1,50$ par jour pour des journées de 12 heures. Depuis 1872, les travailleurs ont le droit de se syndiquer mais il faudra attendre 1906 pour que soit fondé la Fraternité nationale et catholique des employés de tramways. Ça prendra 14 ans à l’employeur pour reconnaître officiellement le syndicat (en 1920) et il ne le fera que pour écarter les syndicats internationaux qui échappaient à l’emprise de l’Église et qui étaient jugés plus combatifs.

À l’époque la Fraternité n’est vraiment pas combative. En fait, elle est sous la coupe de l’Église et d’une idéologie corporatiste (au sens premier du terme) qui prône la bonne entente entre patrons et ouvriers. La lutte de classe, c’est pour les communistes athées, pas pour les bons ouvriers catholiques. Les représentants des patrons et de l’Église sont donc invités à prendre la parole durant les événements organisés par le syndicat (incluant des pélerinages à la fin des années 1940!).

En 1938, le premier autobus fait son apparition à Québec. Les jours du tramway sont maintenant comptés. En 1948, c’est fini, le dernier tramway rentre au garage. On s’inquiétait peu à l’époque du prix à payer pour passer d’une technologie à l’autre. C’était le « progrès »... Abandonner le tramway a coûté 4,1 millions (sans compter la perte nette que constitue le remisage des tramways). Je ne serais pas surpris que, toute proportion gardée, ça nous coûte à peu près la même chose à réintroduire! Sans commentaire…

Révolution tranquille

Avant même le début de la « révolution tranquille » le syndicalisme catholique québécois fait l’expérience des limites de la théorie sociale de l’Église. De grandes grèves secouent la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC) à laquelle adhère la Fraternité. Grève de l’amiante en 1949, grève de Louiseville en 1952, grève de Murdochville en 1957, grève de Radio-Canada en 1959, autant de coups de tonnerres annonciateurs de temps nouveaux…

En 1960, le temps s’accélère. Le premier gouvernement Lesage est élu, c’est le début de la « Révolution tranquille ». Dans la foulée les syndicats demandent, en 1965, la municipalisation du transport public à Québec. En 1968, Québec vit sa première grève (une semaine) des chauffeurs d’autobus. Pas fou, ils veulent une clause de sécurité d’emploi en cas de vente ou de fusion de la compagnie. Ils ont eu raison puisqu’un an plus tard la loi créant la CTCUQ (ancêtre du RTC) était votée. Du coup, 7 compagnies privées sont expropriées et fusionnées. Les grands gagnants sont les usagers : les trajets et les tarifs sont uniformisés et dorénavant les gens n’ont plus qu’à payer une seule fois. C’est le début du transport en commun moderne à Québec, une vraie petite révolution. Au passage le syndicat des chauffeurs a gagné une bien plus grande force de frappe.

Combativité syndicale

La combativité presque légendaire des chauffeurs d’autobus s’est construite tout au long des années 1970 qui ont été ponctuées de plusieurs grèves très dures. En 1971, suite à une grève d’un mois, le syndicat gagne la semaine de 40 heures, 3 semaines de vacances après 3 ans de service, la cogestion du fonds de pension et le droit de participer au choix de l’assureur. En 1974, nouvelle grève de 49 jours pour améliorer la convention. C’est un match nul. De temps à autre, les chauffeurs n’hésitent pas à mener des grèves sauvage comme le 1er février 1977.

La plus longue grève de l’histoire du transport en commun à Québec a toutefois eu lieu en 1979. À l’époque, comme aujourd’hui d’ailleurs, la mode est à la précarité sensé tout régler. L’employeur veut introduire des chauffeurs à temps partiel et le syndicat ne veut rien savoir. C’est la grève. Et elle sera longue, tellement longue que la CTCUQ a le temps de constuire un nouveau garage! Neuf mois de grève qui se sont soldé par une victoire des chauffeurs. Mais à quel prix? C’est de là que date leur mauvaise réputation et leur mauvaise presse dans les médias. À partir de ce moment, les syndiqués ne peuvent plus compter que sur eux-même et leur rapport de force : fini la solidarité du public.

Pour conclure

Au fil des ans, les chauffeurs d’autobus ont gagnés leur place dans la classe moyenne et se sont doté de conditions de travail décentes. Depuis 30 ans, ils font face à une offensive patronale pour leur enlever ce qu’ils ont. Depuis la grève de 1979, la première a avoir été causée par une demande de concession, les seules négociations qui se sont déroulées sans conflits furent celles où l’employeur ne voulait pas faire de vague (avec Québec 84 ou plus récemment avant le 400ème). Autrement, à chaque fois il y a eu demande de concession et à chaque fois il y a eu résistance des chauffeurs et grève.

Dans une ville normale un syndicat avec une telle feuille de route servirait d’exemple et serait une fierté, mais pas à Québec. Ici la combativité et la solidarité c’est suspect. Et chaque syndicat se retrouve dans la position peu enviable de la forteresse assiégée.

Source illustrations : 1906-1006, 100 ans de solidarité, SETPQ, Québec 2006.


*L’Action catholique fut un quotidien conservateur qui s’est éteint en 1973.